10 questions sur l’accord de Paris (partie 1)

logo_tousensembleL’accord de Paris est entré en vigueur le vendredi 4 novembre dernier. Nous en avons profité pour réaliser un entretien avec Catherine Potvin, Ph. D., professeure au Département de biologie de l’Université McGill, durant lequel nous lui avons posé dix questions. Catherine Potvin est une sommité en environnement et son analyse de l’entrée en vigueur de l’accord de Paris peut être transposée à l’agronomie.

Veuillez noter que tous les propos suivants sont ceux de Catherine Potvin et qu’ils ne reflètent pas nécessairement la position de l’Ordre.

 

 

  1. En quoi consiste l’accord de Paris?

L’accord de Paris est une entente internationale qui est de l’ordre du protocole de Kyoto, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un accord à part entière créant des obligations à tous les pays qui en sont membres, et ce, dans le but de contrer les changements climatiques. Plus d’une centaine de pays, dont les États-Unis et la Chine, ont déjà ratifié l’accord.

L’accord de Paris crée deux obligations. La première obligation est le partage de l’information. Chaque cinq ans, les pays devront se rencontrer afin de partager ce qu’ils ont accomplis en lien avec cet immense défi mondial qui est de limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES). La deuxième obligation est la transparence. Au cours des deux prochaines années, les pays signataires négocieront un registre Web dans lequel les citoyennes et les citoyens pourront prendre connaissance de toutes les actions mises en place dans le but de s’acquitter des obligations de réduction des émissions de GES.

C’est donc une approche complètement différente de celle du protocole de Kyoto. Alors que les cibles du protocole de Kyoto avaient été déterminées internationalement et que des pénalités obligeaient les pays à s’y conformer, l’accord de Paris mise sur ce que j’appelle les « Jeux Olympiques du climat ». Qui performe le mieux? Nous donnons toute la liberté aux pays d’établir leurs propres cibles et d’établir les mécanismes qu’ils veulent employer pour atteindre ces cibles.

  1. Que devons-nous retenir de l’accord de Paris?

Comparativement au protocole de Kyoto, l’accord de Paris s’inscrit dans une logique positive d’amélioration, de fierté. Je pense que cela était absolument souhaitable. Maintenant, c’est la fierté qui motive le Canada. Nous espérons qu’il voudra se présenter à la prochaine rencontre internationale de l’accord de Paris en 2020 et qu’il sera fier de ce qu’il aura à dire, fier de montrer les résultats de ses actions.

  1. Comment percevez-vous le fait que le gouvernement Trudeau ait récemment approuvé deux importants projets de pipeline?

À l’occasion de la Conférence de Paris (COP21), le groupe de chercheurs avec lequel je travaille a rendu publique son évaluation de la première année du gouvernement Trudeau et il en est arrivé à la conclusion que le gouvernement peut faire mieux. Il a fait quelques pas en avant et quelques pas en arrière. Le gros pas en arrière est l’absence d’une politique cohérente pour l’industrie pétrolière et gazière. Une politique qui va mettre sur table le fait que c’est une industrie qui devra cesser d’ici trente ans. Le problème avec ces industries est le gaz carbonique émis par ces phénomènes industriels. Il y a peut-être d’autres solutions auxquelles réfléchir pour la ressource pétrolière. Cela dit, l’exploitation pétrolière, telle que nous la connaissons, devra cesser d’ici trente ans.

  1. Les pays signataires de l’accord de Paris se sont notamment entendus pour limiter le réchauffement climatique au-dessous de 2oC par rapport au niveau préindustriel. Selon vous, est-ce qu’il s’agit d’une cible atteignable?

Oui. Je pense que c’est probablement atteignable. Nous avons la technologie pour commencer, nous devons juste commencer. Cela dit, il ne faudrait pas que nous continuions d’approuver trop d’oléoducs et l’expansion de l’industrie pétrolière. Nous faisons face à un blocage politico-économique. Pour atteindre les cibles, nous devrons avoir un plan substantiel d’ici à la fin du mandat de M. Trudeau.

  1. Est-ce que la rapidité avec laquelle l’accord de Paris est entré en vigueur est de bon augure?

Oui, c’est de bon augure. L’entrée en vigueur d’une entente liée à l’environnement n’a jamais été aussi rapide. Nous constatons un réel désir d’une grande quantité de pays d’aller de l’avant et c’est encourageant. Il est probable que les pays aient ressenti l’urgence parce que partout, nous vivons de plus en plus de perturbations atmosphériques.

En septembre 2014, il y a eu la Marche mondiale pour le climat. Elle avait été initiée à New York et des millions de personnes étaient sortis marcher pour demander un accord sur le climat. Pas seulement à New York, mais partout dans le monde. C’était très impressionnant. D’ailleurs, au moment où l’accord de Paris a été ratifié en décembre 2015, Mme Christiana Figueres, qui était la secrétaire exécutive de la convention, a dit : « Vous savez, ici, nous sommes que quelques personnes qui ont réussi à s’entendre, mais moi, le jour où j’ai su que ça changeait et que nous réussirions, c’est le jour où il y a eu cette marche mondiale pour le climat ». Des millions de personnes se sont coordonnées partout dans le monde pour dire que l’on veut que ça change. Il y a un mouvement de fond de citoyennes et de citoyens qui affirment qu’il faut que ça change et les pays ont réussi à élaborer un cadre permettant d’avancer. Maintenant ce qu’il faut, c’est ne pas laisser nos gouvernements ne pas avancer. Il faut les pousser dans le dos. Je crois que le mouvement social a eu un réel impact.

  1. Quels sont les impacts de l’accord de Paris sur les citoyens?

Ce sera très intéressant de suivre ce qui se passera en Colombie-Britannique, car M. Trudeau a fait un pari en décidant d’appuyer la première ministre Christy Clark. Mme Clark pose des gestes très difficiles et courageux dans sa province. En l’appuyant, M. Trudeau croit que la colère des citoyens se dissipera. Par contre, le fait d’avoir accepté deux projets d’oléoducs n’est plus très cohérent.

Dans le cadre de l’accord de Paris, le Canada s’est positionné comme un pays ayant de hautes ambitions. Les citoyens peuvent donc se dire que les pays du monde entier ont reconnu qu’il y a un problème et que nous voulons le résoudre, que nous en faisons une priorité. Et c’est ça le rôle macro des citoyens; c’est d’exiger, d’appuyer et d’encourager le gouvernement.

Cela dit, je ne voudrais pas être première ministre. Je reconnais que l’équation du gouvernement n’est pas simple (cycle du carbone + emploi + santé + peuples autochtones, etc.). Les citoyens peuvent donc encourager les politiciens. Toutefois, il se peut que ces derniers prennent des mesures qui déplaisent à certains secteurs de la société.

C’est aussi très clair que le Québec a une électricité décarbonisée. Alors, nous devrions, au maximum, utiliser cette électricité comme nos sources d’énergie. La contribution la plus importante au Québec est la manière par laquelle nous nous déplaçons. Donc, pas en automobile tout le temps.

  1. Quels moyens le Canada devra-t-il mettre en place pour atteindre ses cibles de réductions d’émission de GES?

Premièrement, il faudrait avoir un plan d’action. Le gouvernement de M. Trudeau a établi une cible intéressante qui est : l’électricité à 90 % sobre en carbone en 2030. C’est une bonne cible. Pour une fois, nous avons une piste de solution. Et comment allons-nous atteindre cet objectif? Nous allons fermer toutes les centrales à charbon. Nous avons maintenant ce qu’il faut, soit une cible et un moyen d’action. La prochaine étape est d’avoir ces cibles et ces moyens à l’échelle de l’économie complète. Nous avons besoin de cibles et de moyens pour le transport, les bâtiments, les processus industriels, l’industrie pétrolière et gazière et les terres, soit l’agriculture et la foresterie.

La lutte aux changements climatiques est éminemment économique, car il y a beaucoup d’investissements dans les énergies des combustibles fossiles et, d’un point de vue technologique, nous sommes absolument capables de changer de source d’énergie, mais c’est coûteux.

Si nous sommes dans une dynamique de transparence et que tout le monde rend public les lois, les règlements et les efforts qu’il fait, on rend le terrain de compétitivité beaucoup plus uniforme. Donc, nous permettons au monde des affaires de procéder à cette transition en ayant moins peur d’être les seuls qui ont ces « pénalités économiques ».

Il faut accélérer l’adoption de ces nouvelles technologies. Nous ne sommes plus dans le cadre d’un défi technologique, nous sommes dans le cadre d’un défi d’adoption. L’idée est de dire que si tous les pays du monde avancent ensemble et disent ce qu’ils feront, ça générera la «course vers le bien ».

  1. Voyez-vous l’agriculture comme un secteur stratégique?

L’agriculture n’est pas encore une priorité. Si je ne me trompe pas, le secteur agricole représente 9 % des émissions de GES du Canada alors que le transport et l’exploitation des ressources pétrolières représentent chacun environ 25 % des émissions de GES du Canada. Cela dit, le secteur agricole est effectivement important parce que je considère qu’il faut faire des efforts dans tous les domaines, mais ce n’est pas nécessairement la priorité pour le gouvernement.

Je dirais que l’industrie pétrolière et gazière est la priorité #1, l’industrie du transport est la priorité #2 et la priorité #3 serait le bâtiment (l’efficacité énergétique des bâtiments et le fait de chauffer avec une énergie basse en carbone).

Oui, l’agriculture est importante, car il y a un problème avec l’utilisation et la production des engrais chimiques. Mais le secteur agricole a aussi le potentiel de devenir une source de carbone et il ne faut pas l’oublier.

La seule façon qu’on connaît actuellement pour enlever du dioxyde de carbone dans l’air, c’est par les plantes. À ce chapitre, l’agriculture a un rôle important à jouer. La question est : Pouvons-nous commencer à faire une agriculture permettant de reconstruire des puits de carbone? Cela pourrait être intéressant à explorer.

  1. Quelles sont les occasions et les menaces pour le secteur agroalimentaire canadien et québécois?

Selon moi, l’accord de Paris est certainement à l’avantage de l’agriculture biologique et locale. Si nous recherchons une certaine cohérence dans tout ça, nous voudrons manger moins carboné, nous voudrons des aliments produis localement et de façon biologique, nous voudrons des produits qui auront moins voyagé. Par exemple, la poire provenant du Chili nous semblera moins intéressante que les fraises congelées qui ont été produites à l’Île-d’Orléans ou sur l’Île-de-Montréal. Le lait biologique devrait aussi bénéficier de l’accord de Paris. Par contre, les exploitations agroindustrielles sont celles qui ont le plus de responsabilités dans les émissions de GES. Toutefois, au Québec, nous avons déjà un prix sur le carbone. Alors, je ne pense pas que les nouvelles politiques de M. Trudeau qui consiste à mettre un prix sur le carbone changeront quoi que ce soit au secteur agricole.

Je pense que le locavorisme prend beaucoup d’ampleur et je ne suis pas certaine qu’on a encore les politiques pour le soutenir de manière adéquate. Toutefois, ce mouvement s’inscrit dans la foulée d’actions comme l’agriculture urbaine et nous parlons de tout ça quand nous parlons de lutte aux changements climatiques. Au Québec, nous nous sommes déjà dotés d’une politique de sécurité alimentaire. Nous travaillons fort pour appuyer nos producteurs agricoles et pour que les Québécois mangent Québécois.

  1. Que représente l’élection de Donald Trump pour l’accord de Paris?

Aux États-Unis, de nombreux acteurs du secteur des affaires se positionnent bien dans la lutte contre les changements climatiques. Il y a de l’innovation et des initiatives dans le secteur des affaires et je ne crois pas que l’élection de Donald Trump changera ça. Je ne suis pas la seule qui le dit… Nous parlons beaucoup de la nouvelle économie décarbonisée. Plus ou moins rapidement, c’est certainement vers ça qu’on s’en va.

Concernant la compétitivité à l’intérieur d’un pays, si tu décides de ne pas émettre d’importantes émissions de GES et que tu modernises tes installations, mais que ton voisin ne le fait pas, tu as un coût supplémentaire. Donc, tu perds une certaine compétitivité. Et c’est là que les règlements et les cadres législatifs que les gouvernements mettent en place sont importants. Le gouvernement est là pour s’assurer qu’il n’y ait pas de désavantage pour une compagnie qui fait ses devoirs par rapport à une autre qui ne les fait pas. Si le gouvernement de M. Trump s’avère être un gouvernement qui ne s’intéresse pas aux changements climatiques, la lutte aux changements climatiques avancera moins rapidement, car ce seront seulement les compagnies automotivées qui avanceront. En terminant, j’estime que l’État a beaucoup à faire pour aider à la mise en place de règlements encourageant les bons comportements.

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La deuxième et dernière partie de la série 10 questions sur l’accord de Paris sera publiée le mardi 13 décembre 2016.

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  4 commentaires pour “10 questions sur l’accord de Paris (partie 1)

  1. Francois Gobeil
    2016-12-08 à 09:19

    Bravo et merci
    Je trouve ce type d’article très pertinent
    Bien hâte de lire la suite
    François Gobeil agr.

    • Ordre des agronomes du Québec
      Ordre des agronomes du Québec
      2016-12-08 à 10:20

      Merci.

  2. dia
    2016-12-08 à 13:13

    Tres intéressante ces questions.
    Bravo

    • Ordre des agronomes du Québec
      Ordre des agronomes du Québec
      2016-12-08 à 14:40

      Merci.

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