Femmes et recherche scientifique, cinq agronomes exceptionnelles se livrent !

Mondialement, sexe féminin ne rime pas nécessairement avec recherche et enseignement scientifique. 28,4 %, c’est la proportion de femmes en recherche, toutes disciplines confondues, selon les dernières données de l’Institut de statistique de l’Unesco[1]. Le fossé se creuse de façon abyssale avec 3 % de lauréates détentrices d’un Prix Nobel en sciences !

Au pays, les données sur la proportion de femmes à la tête de Chaires de recherche du Canada paraissent plus positives. Il faut examiner ces données de plus près pour s’apercevoir que, plus on monte dans la hiérarchie des chaires et moins les femmes en sont titulaires. Ainsi, à la tête des Chaires d’excellence en recherche du Canada, nous retrouvons seulement 1 femme sur 19 titulaires, soit 5,3 % alors que les Chaires de recherche du Canada junior (niveau II) sont dirigées à la hauteur de 36,1 % par des femmes[2].

Si on examine un autre volet, soit l’importance des contributions aux articles effectuées par les femmes, à l’échelle du Québec, la gent féminine occupe une place plus importante qu’à l’échelle canadienne. Mais il y a toujours un mais. Ces données plus positives s’appliquent dans les disciplines où les femmes sont plus présentes, soit les domaines sociaux de la santé et la psychologie[3].

À la FSAA, la recherche est paritaire

Trêve de données peu réjouissantes et jetons un regard plus positif du côté de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation (FSAA)[4] de l’Université Laval qui atteint la parité avec une cinquantaine de femmes en recherche et en enseignement.

Parmi ces femmes, 11 sont agronomes. L’Ordre en a rencontré cinq, les unes toutes aussi inspirantes que les autres. Comment ont-elles concilié études, carrière et famille ? Quel est leur rapport avec leur ordre professionnel ? Pourquoi œuvrent-elles en recherche ? Qu’en est-il de la relève féminine en agronomie ?

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De gauche à droite : Chantal J. Beauchamp, Carole Boily, Linda Saucier, Anne Vanasse et Diane Parent.

Cinq femmes inspirantes

C’est sans détour que Diane Parent, agr., Ph. D., professeure titulaire et chercheure, département des sciences animales, manifeste son contentement de voir l’Ordre s’intéresser à l’apport des femmes agronomes en recherche. « Il y a plus d’une dizaine d’années, il n’y avait pas beaucoup de femmes au congrès de l’Ordre. Je l’avais signalé mais on dérange quand on en parle », lance-t-elle tranquillement. Elle se réjouit toutefois de constater qu’au cours des 20 dernières années, le nombre de femmes qui se dirigent vers la profession s’est beaucoup accru.

Avec 40 % de son membership composé de femmes, soit 1 349, l’Ordre se dirige résolument vers une profession égalitaire.

Après avoir obtenu un baccalauréat en agroéconomie et une maîtrise en économie rurale de l’Université Laval, Diane Parent obtient un poste de cadre en financement agricole dans une institution financière. Son ambition est manifeste. Elle veut faire un doctorat. Alors que les universités augmentent leur quota de femmes, elle obtient un poste de professeure assistante. Pas seulement en raison d’un quota à atteindre mais également pour ses compétences, dit-elle avec insistance. En 1994, elle complète un doctorat en communication sur la transformation de la ferme familiale contemporaine à l’Université du Québec à Montréal.

Interpellée par l’éthique, elle suit des séminaires sur le sujet au doctorat. « J’ai bâti le cours de pratique professionnelle en agronomie et j’ai ajouté le volet éthique et déontologie. Il y a le jugement et les valeurs et ça se range quelque part », ajoute-t-elle avec conviction. Ce cours lui permet de sensibiliser les étudiants en agronomie à l’importance d’être membre de leur ordre et d’en expliquer la mission, ainsi que de leurs responsabilités comme futurs professionnels.

Pour Diane Parent, la pratique professionnelle, l’éthique et la déontologie, ainsi que l’appartenance à un ordre, ça forme un tout.

Elle considère que pour enseigner l’agronomie, il faut être membre de l’Ordre des agronomes du Québec. « Je suis plus légitimée si je suis agronome », tient-elle à mentionner. Notons que seule la recherche scientifique est exclue de l’obligation d’être membre de l’Ordre selon l’article 28, paragraphe d) de la Loi sur les agronomes.

Le parcours d’Anne Vanasse, agr., Ph. D., professeure titulaire, est différent. Après 10 ans de travail en consultation, elle sent le besoin de faire un doctorat car elle plafonne. Elle a alors 3 enfants : 2, 5 et 7 ans ! « À l’époque, c’est l’éveil de l’agroenvironnement et j’ai eu la piqûre », affirme-t-elle spontanément. En 1984, elle obtient son doctorat mais n’a pas d’emploi. Elle réalise des contrats en recherche et développement en grandes cultures pendant 10 ans.

Son parcours connaît un tournant inattendu lorsqu’elle déménage à Québec afin de développer un projet de recherche. Après seulement un an et demi, ce projet n’obtient pas tous les fonds attendus. Elle se retrouve à la case départ mais rien ne l’arrêtera. Après avoir complété un contrat de deux ans comme chargée de cours à la FSAA, elle affronte sa crainte de la recherche. Anne Vanasse développe avec succès de nombreux programmes en régie de grandes cultures, dont le blé panifiable, l’épeautre, l’avoine nue et le canola. De plus, elle compte à son actif 260 publications et communications scientifiques et de vulgarisation.

La recherche lui tient à cœur certes, mais son but est d’enseigner, « de former de très bons agronomes et de transférer l’expertise », tient-elle à souligner. Depuis 2004, Anne Vanasse a formé une trentaine d’étudiants à la maîtrise et au doctorat. Nous pouvons dire : mission accomplie !

Le cheminement de Carole Boily, agr., professionnelle de recherche au département des sols et du génie agroalimentaire, se détache quelque peu de ses collègues. La conciliation travail-études-famille ne constitue pas son choix. Elle préfère prendre un temps d’arrêt pour s’occuper de ses enfants. Après quelques années, le retour sur le marché du travail la mène à la recherche. « J’ai toujours adoré l’école et dans le milieu du travail, c’est l’apprentissage qui m’a le plus manquée », dit-elle.

Active depuis 14 ans en recherche à la FSAA, elle est comblée. Elle a le sentiment d’apporter une réelle contribution et de faire avancer les choses.

Les interactions avec les étudiants font également partie des plus beaux moments de Carole Boily. Elle ne tarit pas d’éloges envers la relève et concernant les femmes, elle dira, « elles sont bonnes les filles ! Elles sont très intéressées et dynamiques ». Alors que les filles sont plus perfectionnistes et posent plus de questions, les garçons ont tendance à être plus centrés sur les objectifs, même s’il existe des exceptions, reconnaît-elle. Elle tient toutefois à souligner que « filles et garçons forment une bonne équipe et apportent de belles valeurs. Les uns agissent sur les autres et c’est important d’avoir une “balanceˮ ».

Le témoignage de Chantal J. Beauchamp, agr., Ph. D., professeure titulaire au département de phytologie amène une autre dimension. Inspirée très tôt dans ses études par un des meilleurs phytopathologistes, cette agronome incarne bien la recherche scientifique fondamentale. « Très jeune, j’ai aimé l’aspect de la recherche. Mon premier article scientifique a été rédigé avant même d’avoir terminé le baccalauréat », dit-elle fièrement. Elle poursuit alors sa maîtrise à Saskatoon. De retour au Québec, elle obtient son doctorat à la FSAA. Elle complète ensuite un post-doctorat aux États-Unis.

« Je mange de la recherche. Je m’ennuie à rien ! Du point de vue intellectuel, la recherche est très stimulante. Il faut réfléchir et livrer la marchandise. »

Elle mentionne toutefois que la recherche comporte d’importantes responsabilités envers les organismes subventionnaires. La performance se mesure différemment qu’au privé. « Il faut sortir tes 6 articles par année », précise-t-elle. Pour Chantal J. Beauchamp, les exigences liées à la conciliation travail-famille ont un plus grand impact chez les femmes, particulièrement lorsqu’il survient des situations difficiles avec les enfants, comme la maladie. Mais pour elle, donner moins à sa famille n’était pas une option. « On donne le maximum. On fait des choix et j’assume mes choix ».

Avec le temps, elle a développé la même attitude en enseignement. Généreuse avec ses étudiants, elle leur donne l’encadrement nécessaire et le maximum mais elle ne fera pas le travail à leur place. Scientifique dans l’âme, la science est trop importante, insiste-t-elle. C’est plus que le diplôme que l’on obtient. Autrement, « ça ne donnera rien à la société. Il faut être passionné, ça doit être là », dit-elle avec franchise.

Concernant la relève, elle constate qu’il y a toute une mosaïque d’étudiants. « La plupart du temps, les hommes disent les vraies raisons, le décodage est plus facile et on sait où on s’en va. Les filles sont excellentes et pleine d’énergie ». Sa perception est qu’elles s’intéressent beaucoup plus à l’environnement que les hommes. Il y a un souci de nourrir la planète avec des conditions gagnantes.

Même si Linda Saucier, agr., chm., Ph. D., professeure titulaire, département des sciences animales à la FSAA, est issue d’une famille de producteur laitier et acéricole, ce n’est pas la raison qui l’a motivée à œuvrer dans le milieu de l’agriculture. « Nous sommes la somme de nos expériences et des gens qu’on rencontre », dit-elle. Lorsqu’elle étudie au cégep, Linda Saucier a de la facilité en chimie. Toutefois, à la suite d’une discussion avec un professeur, elle prend conscience que les emplois sont rares dans ce domaine. Les années 1980 sont en effet difficiles. Ses recherches la mènent au programme des sciences et technologies des aliments. De plus, son baccalauréat de 126 crédits lui ouvre la porte pour passer l’examen de l’Ordre des chimistes du Québec et de l’Ordre des agronomes du Québec. Elle poursuit sa maîtrise car elle estime qu’elle n’en connaît pas suffisamment. Intéressée par la relation entre la santé et l’aliment, sans se diriger en médecine, elle travaille sur les premiers balbutiements des probiotiques, pour ensuite œuvrer dans l’industrie laitière.

Elle saisit une occasion en recherche pour faire un doctorat, à une époque où certains programmes font une place plus grande aux femmes. « La vie, c’est comme une belle pomme rouge, il y a des opportunités et il faut mordre dedans et faire des choix ». C’est ainsi qu’elle travaille dans un laboratoire en innocuité des viandes. Elle côtoie un chercheur et père de famille de cinq enfants qui obtient du succès tard dans sa carrière. Ce chercheur devient un modèle pour Linda Saucier. « Ça m’a aidée car je me disais, s’il a réussi à avoir une famille et sa carrière, ça se fait », dit-elle.

Pour Linda Saucier, il est indiscutable que ses connaissances en agronomie et son appartenance à l’Ordre des agronomes du Québec lui ont permis de percer dans le domaine des sciences animales, en innocuité des viandes.

En ce qui concerne la conciliation travail-famille, la perception personnelle de Linda Saucier est sans équivoque. « Hommes et femmes n’ont pas la même approche. Les hommes ont plus de facilité à se concentrer sur leur carrière. Nous, on est pas capable. On est déchirées ! ».

Femmes et recherche en agronomie : réalisable et passionnant !

Beaucoup de théories sont avancées concernant le fameux plafond de verre, c’est-à-dire les obstacles qui empêcheraient les femmes d’occuper des postes de hauts niveaux. Nul doute que beaucoup de chemin reste à parcourir pour atteindre une meilleure représentation des femmes, voire leur égalité avec les hommes dans le milieu de la recherche, si l’on se fie aux données disponibles.

Toutefois, le témoignage de nos cinq chercheures de la FSAA démontre qu’une carrière en recherche dans les disciplines de l’agronomie, est non seulement réalisable mais passionnante. C’est certes une question de volonté et d’aptitudes mais également des modèles qui croisent notre route lors du parcours académique. Il s’agit de saisir les occasions qui se présentent tout en suivant nos aspirations.

Note : L’Université McGill et d’autres centres de recherche en agronomie existent au Québec (Agriculture et Agroalimentaire Canada, Institut de recherche et de développement en agroenvironnement, Centre de recherche sur les grains, etc.). D’autres articles seront éventuellement publiés afin de rendre compte de la recherche en agronomie et des femmes chercheures.
[1] Les femmes en sciences, Bulletin d’information de l’Institut de statistique de l’UNESCO, Novembre 2015
[2] Source : Magazine Découvrir, ACFAS, mars 2014, Femmes et sciences : les premières données mondiales valident l’inégalité.
[3] Source : Magazine Découvrir, ACFAS, mars 2014, Femmes et sciences : les premières données mondiales valident l’inégalité.
[4] La FSAA compte 99 chercheurs ; 49 sont des femmes, dont 11 femmes agronomes.

Initiatives de grappes de recherche canadiennes en agriculture

Dans le cadre d’un programme fédéral, des grappes de recherche canadiennes dans plusieurs domaines de l’agriculture ont vu le jour il y a quelques années. Ces grappes ont pour objectif de trouver des solutions face à des enjeux canadiens en agriculture. Chaque grappe regroupe des chercheurs, à travers le Canada, ayant des expertises sur un même sujet. Ces chercheurs sont issus de plusieurs organisations, incluant ’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), les universités, ainsi que le secteur privé. Les chercheurs doivent monter des projets de recherche, retenus par grappe. Dans le domaine agroalimentaire, plusieurs grappes existent et couvrent plusieurs productions, dont :

  • La production porcine
  • La production laitière
  • La production biologique
  • La production de grains

Certaines conditions doivent prévaloir, notamment :

  • La participation de différentes provinces
  • Des problématiques spécifiques par région, par production
  • Des applications canadiennes

Certaines conditions doivent prévaloir, notamment :

  • La participation de différentes provinces
  • Des problématiques spécifiques par région, par production
  • Des applications canadiennes

C’est ainsi qu’en production laitière, la première grappe remonte à 2010. La deuxième grappe de recherche en production laitière, créée en 2013, regroupe plusieurs chercheurs. Un des projets comprend des chercheurs provenant d’AAC, ainsi que des chercheurs de la FSAA de l’Université Laval et du Collège Macdonald de l’Université McGill. Elle est financée par AAC et les Producteurs laitiers du Canada.

Un des projets comprend des chercheurs provenant des Producteurs laitiers du Canada, d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, du Conseil de recherche en sciences naturelles et génie, ainsi que des chercheurs de la FSAA de l’Université Laval.

Un des projets examine la comparaison des cultures de maïs ensilage, de millet perlé sucré et de sorgho sucré sur cinq sites :

  • Kentville, Île-du-Prince-Édouard
  • Québec, Université Laval
  • Montréal, Université McGill
  • Lethbridge, Alberta
  • Agassiz, Colombie-Britannique

Ces cultures sont ainsi comparées dans différents environnements pédo-climatiques à travers le Canada. On mesure le rendement, la valeur nutritive et l’optimisation de l’azote.

La FSAA fait partie de cette grappe de recherche canadienne sur des enjeux fondamentaux. Ceci permet de réaliser des projets de recherche multidisciplinaires.

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